Vous trouverez ci-dessous La Tribune que j’ai CO-signée en ma qualité de présidente du groupe d’étude “Eau et biodiversité” à l’Assemblée nationale.

A retrouver aussi sur le site du journal “Le Monde” : https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/03/30/ne-reduisons-pas-la-question-de-l-eau-au-debat-sur-les-megabassines_6167503_3232.html?fbclid=IwAR3PaYKLsnanCJLHioKCfYtZKx1g0-sB9bxGXN4pb4EbgxMzqI_313KLut4

 

Ne réduisons pas le débat sur l’eau aux méga bassines

À la veille des annonces du Plan Eau par la Première Ministre Elisabeth Borne et le Ministre de la Transition Écologique Christophe Béchu, la France est actuellement dans une crise sans précédent aux effets durables. Dans un pays où l’eau reste encore trop souvent perçue comme une ressource intarissable, la fin de l’abondance est bel est bien là. En tant que parlementaires, il est de notre responsabilité de mesurer cette crise à sa juste gravité et d’agir aux côtés du Gouvernement, des experts, des acteurs de la fillière et des usagers de l’eau, pour rendre notre Nation résiliente et préserver notre ressource commune la plus précieuse.

A l’été 2022, un millier de communes ont manqué d’eau potable sur plusieurs semaines. Une centaine ont dû être approvisionnées par citernes. Cette année, 80% de nos nappes souterraines se trouvent à des niveaux inférieurs à la normale contre moins de 50% en février 2022. Selon l’étude Explore 2070, d’ici une trentaine d’années, la France métropolitaine pourrait connaître une diminution globale des débits de l’ordre de 10 à 40%. Du fait des dérèglements écologiques, l’hydrologie de nos territoires se verra alors fortement modifiée tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif.

Mais si la question de la résilience de notre modèle agricole est essentielle, il est primordial de ne pas réduire le débat sur l’eau aux méga bassines. Le problème est bien plus complexe et il est impératif de faire de l’eau une priorité nationale. Nous avons un énorme enjeu à consommer moins d’eau, de façon plus efficace et en la ré-utilisant massivement. A l’instar de la gestion de la crise énergétique actuelle avec le plan de sobriété et les deux lois récemment adoptées sur les énergies renouvelables et le nucléaire, la forte probabilité d’une raréfaction chronique de l’or bleu appelle à une mise en mouvement territoriale, nationale et européenne. Nous devons ainsi aborder le problème de l’eau avec un prisme similaire à celui de l’énergie avec une stratégie en 3 axes : sobriété, efficacité, (re)production.

La sobriété doit être le premier levier à actionner. Alors que l’eau se raréfie, nos usages doivent s’adapter. Pour cela la marge de progrès est forte tant à l’échelle individuelle que dans le tissu économique pour lutter contre le gaspillage de l’eau. Si cela peut impliquer des interdictions lorsque la ressource est en tension, une réflexion plus globale doit être entamée sur une nouvelle ingénierie tarifaire, telle que la généralisation d’une tarification progressive de l’eau. Parce que remplir une piscine ou s’hydrater ne peuvent pas être comptabilisés au même plan, il est absolument nécessaire de déployer le plus rapidement possible les compteurs individuels.

Le second pilier de cette stratégie est l’efficacité. Cette excellence des services représente une opportunité d’équité et de sécurisation territoriales. Actuellement, environ 20% de l’eau circulant dans le réseau est perdue en raison de la vétusté de ce dernier. Le renouvellement des canalisations est donc un impératif que l’Etat doit accompagner, sur le plan de l’ingénierie pour développer la digitalisation des réseaux afin d’identifier rapidement les fuites, mais aussi financièrement. L’évolution des techniques d’irrigation et l’aménagement des terrains agricoles constituent également un levier fondamental dans l’efficacité de l’utilisation de nos ressources en eau et l’un des défis majeurs des prochaines années pour la préservation de notre souveraineté alimentaire.

Enfin, la France doit impérativement massifier la réutilisation de nos eaux usées et le modèle “Noirmoutier-Tel Aviv”. En effet, 90% des eaux usées sont réutilisées en Israël, contre moins de 1% en France. Et si l’île de Noirmoutier est souvent citée en exemple avant-gardiste, les autres collectivités peinent à emboîter le pas en raison de blocages réglementaires mais aussi de freins culturels. Le Plan Eau du Gouvernement sera une véritable révolution sur ce point des “eaux grises” et du “re-use” en levant les barrières administratives et normatives qui freinent aujourd’hui le développement des projets.

Si la gestion de l’eau est une compétence décentralisée, l’Etat doit être plus que jamais en soutien de nos collectivités. Comme pour les sites de production d’énergie, il est indispensable d’accompagner les élus locaux pour qu’ils se saisissent de ces formidables opportunités de développement pour nos territoires. Car au-delà du seul réseau, l’enjeu de l’eau est intimement lié à celui de l’artificialisation des sols et de leurs perméabilité, soulevant là encore de nombreux défis quant à notre conception de l’aménagement et de l’adaptation de nos centres urbains au dérèglement climatique.

Demain, la même goutte d’eau devra produire de l’électricité en montagne, hydrater les populations puis être à disposition pour le nettoyage des voiries, les processus industriels ou l’irrigation agricole. Accéder à une eau de qualité, renforcer l’équité territoriale, être souverain dans notre approvisionnement en eau, sécuriser les secteurs clés de notre économie et renforcer cette filière française d’excellence sont autant de défis que nous pouvons relever en consommant moins d’eau, en l’utilisant mieux et en la produisant différemment, à nous d’agir collectivement en ce sens !

Signataires :

Pierre Cazeneuve, Député des Hauts-de-Seine, membre de la Commission du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire 

Jean-Marc Zulesi, Député des Bouches-du-Rhône, Président de la Commission du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire 

Eric Bothorel, Député des Côtes-d’Armor, membre de la Commission des Affaires Économiques